Journal d’une auditrice

Après chacune des séances du cours de William Marx, donné de janvier à mars 2025  au Collège de France, une auditrice a  publié une sorte de journal sur Instagram et Bluesky.  J’ai rassemblé ici ( avec son accord 😉 ) toute la série des posts, images et textes.


15 janvier

En sortant du Collège de France, elle a toujours en tête trois images que William Marx a montrées lors de son premier cours de l’année.


22 janvier

Elle patiente sagement dans la file d’attente, levant les yeux vers cet homme qui est sorti sur son balcon. Puis la grille du Collège de France s’ouvre. Elle s’installe au troisième rang et la voici en Arcadie, rejointe par Paul-Jean Toulet, Gérard de Sède, Blake et Mortimer, René Guénon, Johann Chapoutot, Dan Brown.

Plus tard William Marx accueille Chantal Thomas et voici le marquis de Sade, accompagné de Roland Barthes, de Pierre Guyotat, de Flaubert, de Châteaubriant, d’André Breton, d’Annie Le Brun, de Jean-Jacques Pauvert.


29 janvier

Comment ça en Amérique ? Et son cours au Collège de France alors ? Que faire ? Aller au cinéma ? Non, devant le collège, beaucoup d’autres auditeurs attendent : le cours a bien lieu. Ouf ! Sans doute William Marx a-t-il un homonyme…

Comme s’il voulait le saluer, il fait un crochet par les États-Unis en rappelant au début du cours : « Pour s’armer contres les vérités alternatives, il faut savoir comment elles fonctionnent. »


4 février

Elle retrouve son amie au parc des Buttes-Chaumont. « Alors, tu viens mardi au cours de William Marx au Collège de France ? ». Elles grimpent au sommet du parc.

Là, elle se croit un instant en Arcadie, d’où moutons et bergers auraient été chassés par les joggers et les jeunes couples promenant leurs bébés dans des poussettes. Demeurent le tombeau et le doux vallonnement.


11 février

Elle est arrivée un peu tard, à 16h25. La file se prolonge déjà rue St Jacques. Va-t-elle devoir faire demi-tour et repartir ? Être obligée de parler d’un cours qu’elle n’aura pas suivi, comme les auteurs qui ont commenté le tableau de Poussin sans l’avoir jamais vu ?

Heureusement, l’amphithéâtre est vaste. Les bergers l’attendent pour déchiffrer avec elle les mots inscrits sur le tombeau. William Marx arrive. Le cours commence.

Le Guerchin : Les Bergers d´Arcadie

Le Guerchin : Apollon et Marsyas

Elle embarque à nouveau pour l’Arcadie, puis la Phrygie, retrouve les bergers antiques de Poussin et ceux du Guerchin, le dieu Pactole et celui de l’Alphée… Avant le saut vers le Moyen-Âge avec Panofsky et le “dit des trois morts et des trois vifs.”

Par Jean Le Noir — Metmuseum, Domaine public, Lien

 


26 février

Il pleut ce jour-là devant le Collège de France. Arrivée en bas, elle se demande où se sont transportés les bergers d’Arcadie. Le tombeau du tableau a démesurément grandi pour remplir tout l’écran : les voici en Ukraine, dans la guerre qui fait rage depuis trois ans.

À la force brutale de la machine de guerre et aux mensonges qui l’escortent, William Marx oppose les “machines à créer du sens” que sont les œuvres d’art. Avec Milovan Stanic, il évoque de nouvelles interprétations du tableau de Poussin.

Des figures évangéliques – Pierre, Jean, Jean-Baptiste et son doigt pointé, Marie – s’y invitent. Au passage, elle apprend deux nouveaux mots : “chrisme” et “amphibologie”. La pluie n’a pas cessé. La guerre non plus, qui n’est pas loin.


4 mars

En descendant la rue St Jacques elle se demande : va-t-il être question d’Œdipe dans le cours de William Marx comme annoncé ? Le titre (changé) et l’image à double sens qui accueillent les auditeurs dans l’amphithéâtre Marguerite de Navarre laissent ouvertes de nombreuses possibilités. Bingo ! Voici Œdipe. Il arrive à Thèbes. Il n’a pas encore épousé Jocaste, ne s’est pas encore crevé les yeux. Face au Sphinx, Ingres lui a fait adopter la position dite “position de la compréhension”. Ça l’aide sûrement à résoudre la fameuse énigme à quatre, puis deux, puis trois pattes.

En sortant, elle salue Champollion, figé dans la cour du Collège de France dans une position identique, qui cherche à se souvenir d’un hiéroglyphe signifiant “canardlapin”. Le lendemain, au Jardin des Plantes, elle croise un canardlapin bloqué en mode canard. Elle pense : Virginie, ta petite histoire, cette semaine, ne coupe pas trois pattes à un canard.


11 mars


Paris, rue des Écoles.

Camper un bon quart d’heure,

Penser à des bricoles

En face du Vieux Campeur.


Entrer dans le Collège

Où le vieux Champollion

Ne laisserait pas son siège

Même pas pour un million.


Descendre l’escalier

Pour rejoindre William

Et sans bourse délier

Aller réjouir notre âme.


Il quitte l’Arcadie

Et rejoint l’Amérique.

Là-bas on étudie

La lecture colérique,


La lecture en colère,

« How to read now »

D’une autrice vénère

Elaine Castillo


Et les bergers me manquent,

Poussin me manque aussi.

Ces autres gens me flanquent

Une peur sans merci :



Ceux qui censurent les livres

Dans les bibliothèques,

Ceux que cela enivre

De nous clouer le bec.


A la santé de Barthes

À la santé d’Eliott

À la santé de Marx

À celle de tous leurs potes.


18 mars

Le dernier cours du cycle Comment lire ? de William Marx au Collège de France oblige la « bergère des textes » qu’elle s’efforce de devenir à courir vite, pour rattraper une brebis qui s’aventure loin du troupeau – ou bien est-ce le troupeau qui s’est détourné d’elle, l’a oubliée, invisibilisée, caricaturée ? La brebis est en colère, et le fait savoir, haut et fort. Le troupeau en est tout secoué.

Les personnage de Cendrillon, version Walt Disney, que préfère Elaine Castillo, lectrice imprévue, sont les petites souris. Elles sont drôles, astucieuses, habiles, solidaires, expertes. Elle se souvient de l’attention extrême de ses enfants petits pour de minuscules détails dans les images des albums qu’elle leur lisait.

Mais voici Charles Perrault coupable d’avoir le premier introduit dans le conte une citrouille, négligeant le fait que celle-ci est un élément central de l’un des mythes fondateurs du peuple taïno, décimé lors de la colonisation. Dans le conte de Perrault la citrouille a pour unique fonction d’être transformée en véhicule, alors que pour les Taïnos, elle contenait la totalité de l’océan…

William Marx démontre pas à pas que cette affaire de citrouilles ne résiste pas à quelques recherches, et c’est l’occasion de faire connaissance avec l’un des compagnons de Christophe Colomb, le moine Fra Ramon Pané, qui vécut plusieurs années parmi les Taïnos et apprit leur langue.

Dans le bus, en rentrant chez elle, elle cherche Elaine Castillo sur Google, et découvre qu’elle a fait partie en 2019, selon le Financial Times des « 30 of the Planet’s Most Exciting Young People ». Parmi les 29 autres elle reconnaît les noms de Billie Eilish, Alexandria Ocasio-Cortez, Greta Thunberg.

À la fin du cours elle est allée saluer William Marx – ah oui, c’est donc vous,  les posts… – lui disant que cette manière qu’il a d’engager les auditeurs à s’arrêter sur le détail d’une image ou d’un texte, à s’y attarder, à y revenir encore et encore, l’avait dans un premier temps intriguée -mais quand va-t-il en venir à son cours véritable ?
Puis elle a lâché prise et à accepté de se laisser embarquer pour ces voyages dans la forêt des textes.

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