Parfois ça lui arrive, elle marche, elle  marche n’importe où et puis soudain elle s’arrête et elle est, disons, bloquée. En fait elle pourrait continuer de marcher d’avancer de faire les choses à faire, elle pourrait, elle le sent bien, se secouer et repartir d’un bon pas, de son bon pas de femme tranquille qui marche avenue de France, et aller vers quelque chose de tangible, de réel, vers Monoprix, peut-être, acheter du dissolvant, ou vers son bureau pour cette réunion d’équipe, ou vers son appartement, elle a toujours tellement de choses à faire dans son appartement, elle habite rue des choses à faire. Mais non, elle ne repart pas, soudain elle est bloquée,  elle ne repart pas, en fait, elle ne sait plus du tout, brutalement, où aller, s’il faut continuer d’avancer, si s’assoir sur le trottoir ne serait pas, là, maintenant, la meilleure option, s’assoir et regarder en l’air, ou même carrément s’allonger par terre.

Elle résiste le plus longtemps possible, elle parvient à se remettre en marche, elle serre bien son sac rouge, elle ne sait plus vraiment ce qu’elle a mis dedans, ni pourquoi elle le transporte. Elle longe le mk2. Elle pourrait entrer dans le mk2, aller regarder les livres, mais il n’y a plus tellement de livres, en fait, un petit peu, quelques uns, quelques livres, et aussi beaucoup d’étuis pour iPhone, de minuteurs en plastique, de boîtes à crayons vintage, de pinces à linge fluo, de cahiers très chers, de mini-puzzles, de DVD blue ray et pas blue ray, et il y a le coin pour les gosses où elle n’a jamais vu de gosses.

Elle pourrait aller au ciné aussi, se glisser dans une des files d’attente et regarder sur le téléviseur fixé au dessus de la caisse la liste des films et en choisir un très vite avant d’arriver devant le garçon qui travaille-là à temps partiel pour aider ses parents à payer sa coloc. Voilà il a suffi de dire le titre et de tendre un billet de dix et hop, elle laisse de côté sa vie pendant une heure et demie, elle pose son sac rouge à ses pieds, elle fixe l’écran, elle s’habitue à la musique qui joue toujours un peu trop fort, elle savoure la proximité d’autres spectateurs, inconnus, à qui elle sait qu’elle ne parlera pas, il ne faut surtout pas qu’ils manifestent trop nettement leur présence, elle détesterait que l’un deux par exemple froisse un paquet de chips ou bien se mette à tousser fort, mais de les sentir autour d’elle silencieux, anonymes et discrets, c’est parfait, elle peut cesser d’avoir peur, elle peut cesser, un instant, de se demander ce qu’elle va devoir faire après.

4 thoughts on “avec son sac rouge

  1. oui, l’enjeu c’est dans les mondes qu’on fabrique, pas seulement ceux dont on débat – j’en loupe pas un article moi non plus ! et encore plus quand ça résonne avec nos usages et que ça les gratte où il faut !

    1. @FB Merci de passer ici, et de jeter un œil à ma nouvelle cabane sur le web, qui sent encore le bois fraîchement raboté, et où j’ai l’intention de venir écrire le plus souvent possible. Il faudra bientôt que je pense à rouvrir l’autre maison, celle où j’aime aussi écrire, d’une autre manière, à propos des livres et de ce qui leur arrive. Et je sais sur qui compter pour le poil à gratter…

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