Même si je me tiens la plupart du temps presque nue, debout sur un toit sur la grand place de Bayonne, croyez-le ou non, la vérité est que je suis une femme d’accès difficile. Il en résulte une terrible solitude, que je peuple de rêveries. Vous me demandez : “Et les autres femmes qui vivent avec toi, les cinq autres muses, ne sont-elles pas une compagnie pour toi ? N’as-tu pas tout le loisir, Arts, de converser avec Agriculture, Industrie, Astronomie, Commerce,  Navigation ?”

Si vous me posez ces questions, c’est que vous ne les connaissez pas. Agriculture est assommante, sans cesse préoccupée, inquiète, nerveuse. Elle ne parle que de semences génétiquement modifiées, du danger des pesticides, de l’épuisement des sols : essayez donc de lui arracher un sourire ou une plaisanterie. Industrie est râleuse, elle ne cesse de grommeler, quand elle ne se dispute pas avec Commerce. Un temps j’ai été amie avec les deux autres, Astronomie et Navigation, et lorsque j’étais lasse des histoires de marins, je réclamais des récits intergalactiques.  Mais après un siècle d’épisodes de naufrages et de voyages parmi les comètes, de batailles navales et de visites de la voie lactée, je me suis lassée, et  je pensais que plus rien, jamais, ne pourrait vaincre mon ennui.

Et puis j’ai rencontré Jérôme.

Jérôme est un spécialiste des accès difficiles. Un professionnel. Un homme à la hauteur, vraiment. Il a surgi un matin, vêtu de noir à l’exception de ses gants et de son casque, orange. J’ai d’abord entendu un grincement, un souffle, puis vu apparaître au bord du toit deux mains gantées de cuir orange, et enfin il s’est hissé souplement et s’est assis entre Industrie et moi. Je ne suis pas stupide au point de m’imaginer qu’il est venu pour moi, qu’il m’a remarquée et a décidé d’escalader la façade de l’hôtel de ville pour me rejoindre. Non, il a été envoyé ici pour nous nettoyer, et il s’y est mis tout de suite, en commençant par Navigation. Lorsqu’il s’est approché de moi et a commencé à me laver avec des gestes très doux, j’ai été si troublée que j’ai commencé à parler sans pouvoir m’arrêter. Ainsi sont les femmes d’accès difficile, peu habituées à être approchées, elles perdent vite leurs moyens et doivent trouver des subterfuges pour essayer de masquer leurs émotions.

Vous ne saurez rien de ce que nous nous sommes dits. Je ne suis pas du genre à étaler ma vie privée dans les blogs. Mais depuis cette rencontre, je ne m’ennuie plus. Je guette. Je guette le grincement, le souffle qui annoncent les visites de Jérôme, l’homme à la hauteur, le spécialiste des accès difficiles. Et il vient, il vient très souvent me rendre visite.

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